Couverture Le Meeting Politique

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Recensions et presse

François Dubasque, Revue d’Histoire du XIXe Siècle

Yves Déloye, Revue Française de Science Politique

Cossart (Paula) – Le meeting politique. De la délibération à la manifestation (1868-1939). – Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010 (Histoire). 328 p. Bibliogr.

Issu d’une thèse de doctorat en science politique soutenue à l’Université Paris I en 2006, l’ouvrage de Paula Cossart comble un vide historiographique majeur. Si l’avènement et l’apprentissage de la démocratie électorale et représentative en France sont aujourd’hui bien documentés tant sur le plan historique que sociologique, il manquait encore une étude consacrée aux espaces civiques que constituent – aujourd’hui moins que hier – les réunions électorales ou politiques, les fameux « métingues » mis en chanson par les paroliers du Chat Noir à la fin du 19e siècle. Comme l’établit avec beaucoup de finesse l’auteure, il convient bien sûr d’être sensible aux métamorphoses d’une forme politique collective qui se développe au moment de la libéralisation timide du Second Empire pour très vite, avec le retour de la République, devenir un laboratoire démocratique délibératif, avant de se muer en auxiliaire de la massification partisane de la vie politique de l’entre-deux-guerres. L’apport de cette étude est aussi de renouer avec une très utile hybridation entre le mode de raisonnement socio-historique et une série de questionnements théoriques sur les formes actuelles de la délibération politique et son incertaine efficacité. Par les nombreux parallélismes qu’elle opère entre les « réunions du passé » et les formes « présentes » de la politique délibérative ou participative, ce sont les conditions contemporaines de la participation politique démocratique que P. Cossart interroge avec bonheur. C’est dire si cet ouvrage intéressera très largement les politistes comme les historiens ou philosophes.

Une question simple est au fondement de l’enquête socio-historique proposée par P. Cossart : « Comment faire participer le peuple à la vie politique au-delà du seul exercice du suffrage ? » (p. 10). Si les conditions de possibilité d’une telle forme de participation sont en partie réunies avec le vote de la loi du 6 juin 1868 qui tolère désormais les réunions politiques, il faudra attendre la Troisième République et plus encore le début de la décennie des années 1880 pour voir s’épanouir cette source complémentaire de politisation et d’éducation civique. Parce qu’elles croient dans les vertus de la délibération, les élites républicaines voient dans les meetings le moyen de former « une opinion raisonnable allant dans le sens du bien commun » (p. 12). Complément de l’instruction civique et morale rendue obligatoire à l’école primaire à la rentrée d’août 1881, le droit de réunion que consacre la loi du 16 juin de la même année traduit la volonté de donner aux institutions républicaines (et donc aux politiques publiques mises en œuvre) une légitimité fondée sur une « opinion publique » informée, mais plus encore « formée » grâce aux échanges de points de vue contradictoires. À l’époque, à la différence des réunions électorales politiques actuelles qui ne font souvent que confirmer l’opinion de militants ou sympathisants préalablement convaincus, le principe est alors d’ouvrir les réunions politiques aux débats et aux controverses publiques. C’est même l’apprentissage d’une forme « civilisée » et « pacifiée » de dispute et de délibération que visent à développer les réunions politiques de l’époque. D’où l’intérêt de lire les descriptions denses que propose P. Cossart des réunions politiques de la fin du 19e siècle, notamment celles célèbres de Léon Gambetta, où « l’idéal d’une participation sans action » prend forme. Parce que ces réunions ne rassemblent pas seulement des individus partageant la même opinion ou une idéologie commune, parce que le bureau de ces réunions organise au mieux l’échange des points de vue divers, parce que les orateurs savent se montrer exemplaires en évitant des formes bruyantes de déclamation, parce qu’elles permettent l’expression d’émotions collectives compatibles avec l’exigence de la raison, ces formes collectives de participation – qui mobilisent souvent des publics nombreux (ce qu’attestent notamment les iconographies reproduites en milieu de volume) – sont au cœur de l’entreprise de formation des « mœurs politiques » républicaines. Malgré la méfiance durable à l’égard des regroupements politiques (notamment des clubs ou associations politiques), les républicains opportunistes acceptent ces « réunions politiques » qui vont vite devenir le cœur du processus électoral. Au risque toutefois d’être aussi dénaturées par ce processus électoral et plus encore par l’émergence, certes tardive en France, des organisations partisanes de masse (notamment à gauche1 de l’échiquier politique, mais pas seulement) qui accompagnent son universalisation.

Loin d’idéaliser une forme politique délibérative (et là est probablement une des leçons que l’on doit tirer de ce passé), P. Cossart étudie aussi les diverses « obstructions » (dont les anarchistes n’auront pas le monopole), « désordres » ou « déboires d’une pédagogie », qui, dans les faits, rendront souvent difficile, voire impossible la discussion raisonnable souhaitée et n’éviteront pas non plus les débordements violents2. Loin d’être seulement l’expression de déviances individuelles, ces difficultés structurelles attestent in fine de la difficile conciliation entre deux exigences démocratiques : former une opinion publique informée et légitimante (cas des réunions contradictoires valorisées par le discours républicain) tout en mobilisant le plus grand nombre de citoyens et, de ce fait, en favorisant des identifications partisanes qui assurent la stabilité du régime politique (cas des « meetings-manifestations » qui se développent dans les premières décennies du 20e siècle). Bref, le paradoxe qu’actualise ce livre passionnant est celui – ancien – de la conciliation entre le nombre et la raison : comment en démocratie assurer la participation massive des individus tout en assurant aux gouvernants le monopole de l’action et de l’impulsion publiques ? Comment aussi concilier l’affirmation de la réflexion citoyenne avec l’adhésion à une offre électorale forcément limitée et souvent peu soucieuse des exigences démopédiques de toute démocratie ?



Notes

1. C’est principalement à partir de l’étude des deux principaux partis de la gauche de l’époque (la SFIO et le PCF) que l’auteure analyse la transformation des attendus des réunions politiques à la veille de la seconde guerre mondiale, borne chronologique de son étude historique. Une attention particulière à la presse de l’époque lui permet de documenter ce passage d’une forme éducative de la réunion politique à un usage fait de mobilisation électorale et de propagande politique. Voir ici les chapitres 5 et 6 de l’ouvrage.

2. Échec que Jules Simon, cité par l’auteure (p. 219), résume en une formule dès 1889 : désormais, « à Paris et dans les grandes villes, on discute à coups de poings[,] on imite les cris des animaux[,] on casse les tables, on se jette les chaises à la tête ».

Yves Déloye – Sciences Po Bordeaux, Centre Émile Durkheim

Eva Kraus, 2014, recensio.net (Lire)

Le Nouvel Observateur, 16-22 Décembre 2010

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L’Humanité, 12 Décembre 2010

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